La « dérive sectaire »

Les situations d’emprise sectaire

Le sectarisme, comme le décrit pertinemment Anne Fournier [1, 2]  est un phénomène complexe avec des dimensions psychosociologiques , des dimensions économiques, des dimensions philosophiques et éthiques, et enfin des comportements délictueux de gravité variable selon les groupes considérés.

Les difficultés de définition proviennent du fait que l’on s’est attaché à définir de façon dichotomique le caractère d’un groupe ( ce groupe est il une secte ou non ?) . Dans la plupart des cas, cette question n’est pas pertinente. Il semble plus réaliste de faire porter le questionnement sur les mécanismes d’emprise qui peuvent être à l’œuvre dans un groupe. Dès lors, le questionnement dépasse la dichotomie stigmatisation/disculpation pour prendre en compte une échelle de gravité dans la construction d’une situation de risques à l’intérieur d’un groupe considéré. C’est ce que l’on appelle la « dérive sectaire » [2] qui devrait être appréciée en fonction de critères précis dans chacun des groupes considérés. Alors que les thèmes idéologiques, la taille du groupe, les pratiques, les prescriptions diffèrent beaucoup selon les groupes, il semble que la facilitation de comportements délictueux, et la difficile réversibilité de l’appartenance dépendent d’un même mécanisme  : il s’agit de la construction d’une allégeance inconditionnelle,  dans le cadre d’un isolat auto référent. L’emprise installée de façon extensive dans différents registres (intellectuel, affectif, éthique, comportemental, social) aboutit à ce que l’adepte délègue la gestion de sa vie au groupe et à ses dirigeants.

Concernant la transformation d’un individu en adepte inconditionnel, se pose la question de la participation personnelle de l’intéressé dans cette transformation, et lorsqu’il devient victime, la question de la part d’initiative qui lui revient dans la construction du risque, même si c’est en toute méconnaissance de celui-ci. C’est toute l’originalité de la notion de « victime active », c’est à dire partie prenante d’un processus dont elle méconnaît les risques. Il faut accepter l’idée qu’un emprise solide ne peut se construire sans une attente initiale forte, des aspirations et une demande qui rendront acceptables pour les adeptes les méthodes de transformation proposées par le groupe.

Un problème supplémentaire intervient du fait qu’à l’emprise « verticale » des dirigeants sur les adeptes s’ajoute une emprise « horizontale réciproque ». [2] L’adepte convaincu devient lui-même convaincant, le recruté recruteur. La mécanique du système s’autonomise dans un entraînement réciproque ou chacun joue un rôle, ce qui explique que des organisations peuvent survivre à la disparition de leurs leaders initiaux.

Dès que l’on a compris que le fonctionnement sectaire ne relève pas du contenu et de l’intensité des croyances, ni d’une sorte d’hypnose entièrement subie, ni de la simple criminalité, un certain nombre de questions subsistent :
– De quelle nature sont les transformations chez une personne participant à un processus d’emprise ?
– Quelles sont les étapes de ce processus, les mécanismes psychologiques, et les méthodes les plus sûres pour construire de l’allégeance inconditionnelle ?
– Quelle part l’emprise prend-elle dans la survenue de risques et de préjudices avérés ?
– Existe-t-il des prédispositions personnelles ou sociales facilitant l’appétence pour les groupes d’assujettissement ?
– Qu’est-ce qui différencie l’emprise de type sectaire d’autres modalités de dépendance extrême et d’autres situations d’influence ?

Les situations d’emprise et leurs effets

On peut ainsi décrire des cas pour lesquels on parle d’emprise personnelle : être sous l’emprise de l’alcool, d’une drogue, de la colère, de la jalousie, du délire, mais aussi de l’exaltation mystique. Plus fréquemment rencontrés, se situent les cas d’emprise interpersonnelle : l’emprise interpersonnelle se retrouve dans des situations hiérarchiques fortes, certaines relations familiales, et surtout dans des relations entre psychothérapeute et patient. Bien sûr, selon des modalités très différentes dans tous ces cas, mais avec quelques caractères communs. Il peut aussi s’agir de relations dominant-dominé bien analysées comme emprises perverses par Alberto Eiguer. [3] C’est aussi le cas de l’emprise personnelle d’un gourou sur un adepte, situation fréquente (mais pas toujours présente) dans les groupes d’embrigadement.

Enfin, au cœur du sujet, se situent les cas d’emprise collective. Ces situations peuvent être transitoires: emprise « festive » d’un concert, emprise meurtrière  d’une émeute. Elle peuvent être durables : emprise pédagogique d’un maître sur ses élèves et d’un animateur dans les groupes de formation, emprise religieuse d’un personnage charismatique, emprise politique d’un leader. Selon les cas, on parlera d’emprise collective majeure ou d’emprise groupale de proximité.

Si l’on examine les effets constatés dans les différentes espèces d’emprise, on constate que ces effets se retrouvent à différents degrés chez les adeptes :
-la transformation, qui rend l’individu momentanément ou durablement étranger à lui même et aux autres. On ne le reconnaît plus; et a postériori, il ne se reconnaît plus dans ce qu’il a fait;
-l’inaccessibilité, qui rend aveugle à certaines évidences et sourd aux objections;
-l’exaltation émotionnelle et affective qui mobilise et fait investir sans réserve;
-le déni de la dépendance qui amène à revendiquer comme une démarche lucide et personnelle ce qui est en fait induit par l’emprise;
-le mimétisme groupal, dans le cas d’emprise collective, sorte de justification pseudo-rationnelle et pseudo-éthique par la majorité.

L’emprise dans les groupes d’embrigadement, que nous connaissons, suppose une appartenance élective et non subie. Elle repose sur un support idéologique exclusif, et le plus souvent élitiste. Elle se construit dans le cadre d’une pédagogie subtile où les contraintes ont des contreparties. Elle utilise les renforcements de type réciproque, chacun étant responsable de la conformité de l’autre.

Elle fait l’objet d’un déni total au sein du groupe : chacun insiste sur le fait que le postulant est toujours libre de quitter le groupe, (même s’il risque de perdre beaucoup, de renoncer à son idéal). L’emprise s’accompagne d’un travail d’invalidation systématique des références antérieures du postulant ( références affectives, idéologiques, éthiques, environnementales ) qui va jusqu’à la prescription de ruptures de tous ordres. Il s’agit d’entrer dans un système qui ne se réfère qu’à lui même.

Processus de construction de l’emprise groupale

C’est à partir d’aspirations profondes et d’attitudes de refus ou de révolte que la séduction d’un embrigadement peut opérer. Les aspirations peuvent se situer au plan intellectuel : trouver une explication du monde simplifiée et qui réponde à tout. Elles peuvent se situer au plan du besoin d’engagement fort dans un groupe structuré et mimétique ; enfin au plan éthique, le programme affiché du groupe peut répondre à des aspirations insatisfaites.

La séduction tient pour beaucoup à la curiosité, à la garantie donnée par des proches a priori fiables, à la convivialité du groupe, à l’élitisme, et au charisme d’un dirigeant.

A notre époque d’information généralisée, la non prise en compte des risques véhiculés par les groupes d’emprise peut paraître surprenante, de même que l’acceptation d’exigences contraignantes. En fait, les risques sont aux yeux des recrues souvent non crédibles. Le contexte est rassurant, le groupe incite au mimétisme, les contraintes sont la condition d’une progression dans la connaissance et la véritable appartenance ; on reste souvent « pour voir », en se réservant de partir n’importe quand. Les critiques éventuelles sont accueillies comme non pertinentes tant que les intéressés ne sont pas au cœur du système : pour juger il faut avoir participé pleinement.

Le processus initiatique

Ce n’est pas d’emblée que le futur adepte va pouvoir accepter le contenu idéologique, l’autorité, les ruptures, les contraintes,  qui lui sont proposés. Dans la plupart des cas, ce qui est proposé suppose l’acceptation d’une procédure initiatique exigeant l’abandon des présupposés et des préventions. Le postulant demandeur d’information et d’appartenance est dans une position de novice : ignorance supposée, confiance, docilité, volonté d’apprendre, investissement présenté comme condition d’une connaissance et d’une progression dans une voie ou les critères habituels d’évaluation ne sont plus valables. Cette situation présente des analogies avec les débuts d’une psychothérapie en profondeur : on doit accepter la procédure, les injonctions et le vocabulaire que l’on ne maîtrise pas et jouer le jeu sans en discerner l’issue. A la différence que les motivations d’un vrai thérapeute vont vers l’autonomisation du sujet et non sa dépendance durable.

Pour obtenir l’emprise durable, un patient travail de disqualification des repères antérieurs est engagé: réécriture de l’histoire personnelle, critique des liens et des valeurs, dévalorisation des contrats moraux, reconstruction de l’éthique sur la seule base de la loyauté au groupe.

Au plan comportemental, on tend à un envahissement de l’espace d’activité et du temps consacré au groupe. Or, comme l’ont montré Beauvois et Joule [4], nos propres actes nous engagent plus que tous les raisonnements ; on s’attache à ce qui vous rend responsable. La promotion interne renforce l’appartenance. Parallèlement le discrédit du monde « profane » est martelé avec force, et les distanciations et ruptures présentées comme une condition de progression. Progressivement, un corpus explicatif du monde, un corpus prescriptif, un corpus ethique, un corpus juridique, un emploi du temps spécifique viennent se substituer à toutes les références du sujet. Un travail sur les temporalités s’observe dans tous les groupes à caractère totalitaire : nouvel éclairage du passé, envahissement du temps présent, promesses idylliques pour un avenir flamboyant.

L’alternance de critiques et de compliments portant sur la qualité de la progression s’appuie sur une surveillance réciproque des postulants, et une compétition dans l’effort de conformité. Les effets de groupe sont subtilement exploités : élitisme, témoignages bouleversants, cérémonials chargés d’émotion, expressions collectives téléguidées, rituels répétitifs, intrigues, compétition et création d’un sentiment collectif de « citadelle assiégée » (mentalité obsidionale), solidarité exacerbée faisant passer pour trahison toute vélléité de départ.

La question de la construction des certitudes indéracinables est particulièrement difficile s’agissant de sujets intelligents et cultivés. L’ouvrage de Boudon « L’art de se persuader » [5] est éclairant à cet égard, démontrant que l’on peut aboutir à des erreurs au terme d’un raisonnement correct à partir d’a priori implicites erronés. Le facteur émotionnel semble intervenir également autour de la notion d’authenticité du vécu. L’effet mimétique groupal anesthésie la critique, et la doctrine passe au second plan au regard des expériences partagées. Enfin, le facteur principal semble résider dans les fonctions que remplissent les certitudes. Une croyance n’est pas qu’un contenu intellectuel dans ce genre de groupe. Elle sert à maintenir la cohésion unanime, à justifier les prescriptions, à simplifier l’explication du monde, à interpréter l’histoire et prévoir le futur, à prouver la confiance dans les chefs. Si elle disparaissait, ce serait peut être la mort du groupe. La rationalité pèse peu au regard de ces enjeux . Une certitude ne peut être abandonnée que si les fonctions qu’elle remplissait peuvent l’être par d’autres voies.

Entretien de l’emprise et irréversibilité

On a vu que les hésitations pouvaient être traitées comme des défaillances et incapacités à poursuivre une progression. On a vu que l’investissement croissant était présenté comme la condition d’une véritable appartenance au groupe. La loyauté au groupe, au chef et à La Cause est devenue le fondement de l’éthique. Le temps et l’investissement consacrés au groupe ont augmenté, et les distanciations de tous ordres avec l’univers existentiel initial se sont creusées au point qu’il apparaisse inquiétant. Il arrive un moment où l’idée de quitter le groupe s’apparente à une trahison, un saut dans le vide, une inconséquence par rapport aux efforts investis. La transformation, contrairement à un processus thérapeutique, n’est pas allé dans le sens de l’autonomisation mais d’une dépendance accrue. Le groupe est devenu un univers prothèse. Il n’y a pas, le plus souvent, de coupure physique avec le monde extérieur, mais les informations en provenant sont traitées par un filtre idéologique comme conformes ou non conformes aux postulats du groupe, et les individus comme alliés potentiels ou dangers pour la Cause. Le retour au monde « profane » peut ainsi apparaître comme redoutable et culpabilisant. Partir, c’est aussi se renier et avoir tout donné pour rien, perdre ses compagnons de lutte. Il faudra une accumulation de frustrations, des révélations sur les fautes des chefs, la prise de conscience d’une exploitation pour que la conscience de l’emprise se fasse jour.

La question des responsabilités

Selon les circonstances et les modalités de différentes situations où l’emprise intervient, la responsabilité est diversement appréciée, tant en ce qui concerne l’instigateur de l’emprise que celui qui la subit. L’emprise alcoolique ou toxicomaniaque est aggravante, celle de la passion plutôt minimisante de la responsabilité. Faire du sujet sous emprise, un être entièrement passif n’est-ce pas l’invalider, l’infantiliser, l’assimiler à l’irresponsable de la folie ? Par ailleurs, qu’en est-il de l’emprise réciproque ? Qu’en est-il de la responsabilité personnelle dans le temps précédant l’emprise et du consentement au processus la rendant possible ? L’intention criminelle est difficile à apprécier s’agissant d’idéologies. Faut-il orienter la responsabilité sur la notion de mise en danger (par le seul fait de l’emprise) ? Tout dommage subi correspond-il obligatoirement à une faute ? En un mot, l’emprise facilitatrice évidente de dommages et de crimes, est-elle, pour autant criminelle ?

[1] Cf. Michel Monroy, Colloque du 25 juin 2004 (Miviludes)
http://www.psyvig.com/default_page.php?menu=32&page=15
* Michel Monroy est psychiatre honoraire. Il mène des recherches sur la prévention des risques à l’IEC (Institut Européen Cindynique) et sur les phénomènes sectaires. Il est membre du GRAPHES, Groupe de recherches et d’analyse des phénomènes sectaires. Il est coauteur avec Anne Fournier de trois livres : Les Sectes (Milan Press, 1996), Figures du conflit (PUF, 1997) et La Dérive sectaire (PUF, 1999). Il a publié La Société défensive (PUF, 2003).
[2] Fournier A., Monroy M. , « La dérive sectaire », PUF 1999
[3] Alberto Eiguer, « Le pervers narcissique et son complice »
[4] Beauvois et Joule, « Petit traité de manipulation à l’usage de honnêtes gens »
[5] « La construction du risque dans les groupes sectaires », Monroy M., colloque Bruxelles 2003

Georges Vignaux, 2012

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A propos georgesvignaux

Directeur de recherche honoraire au Centre national de la recherche scientifique, Paris. Docteur d'Etat en linguistique et sciences cognitives (Paris7) Directeur de programmes en langage et cognition et nouvelles technologies de communication Chevalier dans l'Ordre national du Mérite

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