De la crise financière à la crise sociale
La fin de l’année 2011 a été marquée par une grave accélération des plans d’économies dans les grandes entreprises françaises. La crise financière se transforme en crise sociale. [1]
"Prenons garde à ne pas considérer que les emplois sont une variable d’ajustement", plaidait Nicolas Sarkozy, jeudi 17 novembre, lorsqu’il convoquait le patron de PSA, Philippe Varin, après l’annonce du plan de 6.000 suppressions de postes au niveau européen. Cette variable d’ajustement s’est pourtant bel et bien mise en place, et l’Etat lui-même l’utilise.
Fonction publique
La révision générale des politiques publiques (RGPP) mise en place en 2007 prévoit le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.
2011 : 31.538 postes supprimés.
2012 : 30.401 suppressions de postes prévues dont 14.000 pour la seule Education nationale.
Automobile
La récession se confirme au dernier trimestre de 2011 alors que l’industrie automobile connaît déjà une baisse de la production.
PSA Peugeot Citroën
2011-2012 : 6.250 postes supprimés en Europe dont 4.200 en France : 1.000 CDI et 100 prestataires en production ; 900 CDI hors production, et 2.200 prestataires en recherche et développement. A cela s’ajoute aussi la non-reconduction de 800 contrats d’intérimaires.
Renault
2011-2012 : le constructeur s’est engagé à maintenir ses effectifs en France. Il tente de se limiter à des mesures de chômage partiel.
Banque
Le secteur bancaire paie un lourd tribut à la crise avec 92.100 suppressions de postes en Europe annoncées depuis le début de l’année 2011. En France, BNP, Société Générale et Crédit agricole annoncent des centaines de suppressions de postes principalement dans les branches financement et investissement.
Crédit agricole
2011-2012 : suppression de 2 .350 postes, dont 850 en France.
BNP Paribas
2011-2012 : suppression de 1.396 postes dans le monde, dont 373 en France.
Société Générale
2011-2012 : annonce de la suppression de plusieurs centaines de postes. 600 postes concernés en France selon les syndicats. Des réductions d’effectifs avaient déjà eu lieu en 2010. Le détail du plan n’a pas encore été présenté.
Nucléaire
Areva
2011-2012 : réductions d’effectifs de 1.200 à 1.500 personnes, principalement en Allemagne. En France, le patron du groupe évoque un gel des embauches en 2012, avec le non-remplacement de 1.200 postes.
Pharmacie
En 2011, les laboratoires ont supprimés quelque 10.000 emplois dans le monde.
Pfizer France
2011-2012 : suppression de 225 postes en France. Le dernier gros plan social chez Pfizer France remontait à 2008-2009, le laboratoire avait alors supprimé 700 postes.
Abbott
2011-2012 : cessation de l’activité des laboratoires Fournier à Dijon : 200 personnes sur 300 devront partir.
Sanofi
2011-2012 : 1.400 postes supprimés des deux côtés de l’Atlantique. 555 postes en Europe et 900 côté américain.
Transports
Air France
2011-2012 : 2.000 suppressions de postes s’ajouteront aux plus de 4.000 non-renouvellements de postes constatés au cours des quinze derniers mois. Soit au total, environ 10% des effectifs de la compagnie.
Nouvelles Frontières
2011-2012 : 400 suppressions de postes prévues en France après le rapprochement de Nouvelles Frontières, de Marmara et des petits tour-opérateurs au sein de TUI Travel France.
Seafrance
2012 : 880 salariés menacés par une liquidation judiciare.
Environnement
Veolia
2011-2012-2013 : 7.000 à 8.000 suppressions de postes en France.
Presse
"Paru-Vendu"
2011 : 1.650 postes supprimés avec la mise en liquidation de la Comareg, éditeur de journaux gratuits d’annonces.
"France-Soir"
2011 : 89 suppressions de postes sur 127. Le quotidien abandonne le papier et passe au tout numérique.
Les Journaux du Midi ("Le Midi libre")
2011 : 158 suppressions de postes sur 1.070 sont programmées.
"L’Expansion"
2012 : 9 possibles suppressions de postes sur 30 actuellement.
"Le Parisien"
2012 : 48 possibles suppressions de postes sur 537 salariés (27 journalistes, 21 administratifs).
Évolution du chômage sur 1 an :
[1] Cf Louis Morice? Nouvel Observateur, 26-12-2011.
Georges Vignaux, 2011
Le journalisme rémunéré est mort ! Vive le Huffington Post !
J’admets, le titre est accrocheur, un peu chargé, avec une pointe d’ironie doublée d’un point d’exclamation ! En fait, je voudrais tout simplement attirer votre attention sur un sujet dont j’ai déjà traité ailleurs dans mon livre « Dindification — Développer son esprit critique dans un monde du prêt-à-penser » publié chez Transcontinental.
Dans ce livre iconoclaste, j’ai soulevé un argument intéressant qui se veut une tendance de fond, à savoir que nous travaillons tous gratuitement pour enrichir les Google, Facebook et Twitter de ce monde. En fait, je démontrais avec force arguments que c’est la nature même des technologies numériques qui l’exige, car celles-ci sont un puissant outil de désintermédiation. C’est-à-dire que les technologies numériques transfèrent dans les mains de tous la capacité de créer de l’information à des coûts approchant le zéro sans nul besoin d’intermédiaires pour éditer, publier et diffuser l’information, alors qu’il y a peu, ce processus était le privilège de quelques puissants conglomérats médiatiques.
La direction du Huffington Post — journal fondé par Arianna Huffington et racheté par AOL —, a compris ce principe de désintermédiation, et a tout simplement poussé un peu plus loin la logique que j’exprimais alors. Le Huffington Post demande à des gens connus et des célébrités, tout à comme à des gens peu connus, de collaborer au journal en tant que blogueur sans recevoir quelque rémunération que ce soit. Ici, on mène à sa conclusion la prémisse de Clay Shirky, le gourou des médias numériques, voulant que « l’information veut être gratuite ».
En procédant ainsi, le Huffington Post met à mal tout l’écosystème du journalisme qui s’est constitué depuis 150 ans. On comprendra que les intentions de ces blogueurs non rémunérés sont de multiples natures, et là n’est pas le débat ; il se situe plutôt dans le fait que, l’information, une fois affranchie des cadres financiers qui la retenaient, trouve d’autres canaux d’expression. Peut-on considérer la chose comme du journalisme ? Je laisse le soin aux exégètes d’en débattre.
Nous sommes ici en présence d’un puissant rouleau compresseur que rien n’arrêtera, celui de la désintermédiation d’une multitude de secteurs de l’activité humaine et économique rendue possible par les technologies numériques. En fait, le journalisme n’est que la pointe de l’iceberg du phénomène, car d’autres secteurs entrent dans la danse malgré eux, et les prochaines cibles d’envergures sont la médecine, la santé, le fitness et l’alimentation.
En terminant, je voudrais souligner à tous ceux intéressés par la chose, que la mise sur pied de journaux locaux en ligne, ou bien de journaux déjà existants, où les journalistes sont rémunérés et/ou protégés par des syndicats, est un processus d’avance voué à l’échec à plus ou moins long terme. Une boîte de Pandore, celle des technologies numériques a été ouverte — du point de vue des médias, bien sûr — et elle ne pourra être refermée.
Retenez bien ceci, et ça vaut surtout pour les prochaines années à venir : « Une désintermédiation massive de la société est en cours, celle-ci lourdement supportée par les technologies numériques. » C’est ce que, personnellement, je nomme « La 4e Vague ».
© Pierre Fraser, 21 décembre 2011
L’auteur, Pierre Fraser, est actuellement candidat au doctorat en sociologie, et s’intéresse tout particulièrement aux capacités désintermédiatrices des technologies numériques. Son postulat de base est que la société actuelle entre dans une phase massive de désintermédiation où l’individu est de plus en laissé à lui-même et appelé à se responsabiliser face à tout ce qui le concerne, car les technologies numériques pour le faire seront bientôt disponibles et continueront à se développer à une vitesse effarante. La santé est déjà engagée dans ce processus irréversible, et c’est ce qu’il tentera de démontrer dans sa thèse de doctorat.
Le travail rend fou !
Avec la crise économique et les nouvelles formes d’organisation du travail, la santé mentale des travailleurs se dégrade. C’est ce que constate l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans une étude publiée le 14 décembre 2011 : "Mal être au travail ? Mythes et réalités sur la santé mentale au travail ".
Selon l’organisation, "la précarisation croissante des emplois et l’augmentation actuelle des pressions au travail pourraient entraîner une aggravation des problèmes de santé mentale dans les années à venir".
Par "mauvaise santé mentale", l’OCDE entend les dépressions graves, les toxicomanies sévères (alcool, drogue), les troubles maniaco-dépressifs… La mauvaise santé mentale des salariés, intéresse l’OCDE, parce qu’elle coûte cher.
"Selon une estimation prudente de l’Organisation internationale du travail, les coûts d’une mauvaise santé mentale pour les individus concernés, les employeurs et la société représentent 3 à 4 % du produit intérieur brut dans l’Union européenne." La "forte incidence de l’absentéisme pour maladie et d’une moindre productivité du travail" expliquent ces coûts.
La crise économique et ses conséquences apparaissent comme l’une des explications majeures de la détérioration de la santé mentale des salariés. Ainsi, selon l’étude, "la perte de l’emploi aggrave la détresse psychologique plus que n’importe quel autre événement de la vie, comme un accident ou la perte d’un conjoint". Le risque de perte d’emploi a augmenté pour tous les travailleurs. Cette "insécurité" est passée de 14 % en 2005 à 17 % en 2010, et de 21 % à 40 % chez les travailleurs temporaires, qui sont "plus nombreux à souffrir de troubles mentaux". Ainsi, les demandes de pensions d’invalidité, autrefois liées aux accidents dans l’industrie, sont de plus en plus dues aux maladies mentales. En compilant des études comme l’enquête sur la santé, le vieillissement et la retraite en Europe (Share) ou encore l’Eurobaromètre, l’OCDE estime qu’une demande de pension d’invalidité sur trois, et dans certains pays une sur deux, est motivée par des problèmes mentaux.
L’évolution vers une économie de services complique la donne : le contact avec les publics fragilise les personnes plus faibles mentalement. Résultat, la tension au travail a fortement augmenté dans presque tous les pays de l’OCDE. Au Royaume-Uni, elle concernait 40 % des salariés en 2010, contre 25 % en moyenne sur la période 1995-2005. En France, 30 % contre 20 % sur les mêmes périodes de référence, et en Espagne, 41 % contre 29 %. Les salariés les moins qualifiés sont les plus exposés.
Mais l’OCDE ne s’en tient pas au seul constat et met en avant quelques exemples vertueux, car la responsabilisation des entreprises dans le suivi des salariés atteints de troubles mentaux a une incidence réelle. "Aux Pays-Bas, indique Miranda Veerle, l’employeur reste responsable de ses salariés, même s’ils sont en arrêt, pendant deux ans, ce qui facilite la réinsertion et limite les conséquences désastreuses d’un licenciement sur la santé mentale."
En Grande-Bretagne, la compagnie Bristish Telecom fait du bien-être des salariés un élément de l’évaluation de ses managers. Mais ces initiatives sont encore rares.
Le15 décembre, le Parlement européen a adopté un rapport visant à renforcer la sécurité et la santé au travail. Karima Delli, rapporteure, a insisté sur la nécessité pour tous les Etats membres de mettre en oeuvre l’accord-cadre de 2004 sur le stress au travail. "Le stress au travail est reconnu comme un obstacle majeur à la productivité", a-t-elle expliqué.
[1] Cf. Rémi Barroux, Le Monde, 18.12.2011
Georges Vignaux, 2011

