La santé : royaume des sectes et des charlatans
Votée pour lutter contre les dérives sectaires en France, la loi dite «About-Picard», qui institue un abus de faiblesse dû à une emprise mentale, avait suscité bien des interrogations quant à son application. Mais dix ans plus tard, elle apparaît comme un outil juridique efficace. Ses dispositions ont débouché à ce jour sur trente-cinq condamnations et sur une centaine d’affaires à l’instruction.
Pour Catherine Picard, présidente de l’Unadfi, association qui lutte contre les mouvements sectaires, «ce texte a trouvé son rythme de croisière», même si son application se heurte à des délais de prescription trop courts : trois ans, comme c’est le cas en matière délictuelle. D’anciennes victimes font en effet valoir que, même libérées de leur bourreau, l’emprise subie les empêche de déposer plainte durant des années.
Dix ans plus tard, l’arsenal juridique pour combattre les gourous de toute sorte, globalement suffisant, devrait néanmoins être complété par des interdictions précises, selon le président de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), Georges Fenech. «Il faudrait prohiber certaines pratiques charlatanesques et dangereuses», dit-il. Parmi elles, «le décodage biologique», une pseudothérapie qui a empêché des personnes atteintes de cancer de recevoir les soins adaptés.
D’ailleurs, c’est dans le domaine de la santé que les dérives sectaires prolifèrent particulièrement, selon Philippe Vuilque, président du groupe d’études sur les sectes à l’Assemblée nationale. «À côté des mouvements connus, il existe aujourd’hui nombre de petites organisations disséminées et à l’origine de terribles drames», dit-il. La Direction générale de la santé devrait rendre public prochainement, un document à vocation informative et préventive. Il s’agit de la liste des pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique assorties pour chacune d’elles d’une appréciation.
Un autre domaine est aussi préoccupant. Il s’agit de la formation professionnelle, un secteur juteux et qui porte sur 25 milliards d’euros chaque année. Par le biais des formations comportementalistes (prônant le développement personnel), des groupes inquiétants s’y sont engouffrés. «10% de ces organismes sont des faux nez de sectes», rappelle Georges Fenech.
[1] Cf. Angélique Négroni, Le Figaro, 26.10.2011
Georges Vignaux, 2011
La religion du corps
Lorsque que quelques attardés comme moi font remarquer que l’esprit importe plus que le corps, on vous objecte aujourd’hui qu’il n’y a pas de santé mentale sans beauté ni bien être ! Pas de bel esprit dans un corps ingrat ! Comme si la forme primait le sens !
Sans doute Aristote disait-il que la forme fait le sens et il avait raison : selon les différentes formes qu’elles prennent, nos phrases prennent sens différemment. Mais ces variations ne sont possibles que parce qu’elles jouent sur un système, qui est la langue et qui nous est commun à tous. On s’y repère, on s’y retrouve donc.
Mais quels repères avons-nous de la beauté et comment savons nous ses effets sur l’intelligence ? Combien d’êtres stupides ont pu un jour nous attirer et que nous avons trouvés séduisants pour très vite ensuite retomber de haut. La beauté n’est qu’un leurre. On ne sait pas la définir de manière stable. Elle est encore moins un système vis-à-vis duquel on pourrait repérer des variations. La statuaire grecque avait établi un canon fondé sur des proportions. La beauté n’est qu’un moment d’histoire dans une éternité, dans une société, dans une vie.
Alors lui donner prééminence, accorder un primat absolu au corps, cela vous a un parfum douteux. Toutes les sociétés totalitaires ont imposé un tel primat et mis en scène le corps : les nazis, les fascistes, les communistes. Le totalitaire dans notre société emprunte au puritanisme.
Une angoisse névrotique saisit bon nombre de nos semblables à la seule idée d’aliments impurs, non biologiques. Cela s’appelle l’écologisme et les initiales OGM désignent le démoniaque. Au nom du bio on vous imposera d’ineptes nourritures. Une terreur panique saisit encore nos contemporains à l’idée de ce qui ne sera pas sain ou dangereusement « trafiqué » : le médicament est l’ennemi, les vaccins des agents du diable, les médecins des démons. On rêve de vous gaver de tisanes, de décoctions d’herbes diverses et de lavements. Les rôles sont renversés : la sorcellerie d’autrefois fait un retour assuré.
Bien sûr, il importe aussi et surtout de sauver les apparences puisqu’elles vous signalent. C’est donc le corps ! Combien de malheureux voit-on ainsi s’épuiser en courses à pied, en pédalages en salle, et en musculations plus ou moins éprouvantes ! Allez y voir ! De véritables usines à souffrance, à sueur, à gémissements ! Le puritanisme moderne a pour slogans : « Nike », « Reebok » !! Le « bien être » est à ce prix !
Georges Vignaux, 2011
Réparer plutôt que soigner
L’emballement technologique exige que nous reconfigurions constamment la perception que nous avons de nous-mêmes, tout comme les systèmes d’exploitation. Le cyberespace, un océan de reconfigurations possibles, des vagues de configurations cyberhumaines potentielles qui se jettent constamment sur les rivages de notre moi, nous forcent à des mises à jour régulières de notre système d’exploitation personnel. Au lieu d’aller à la source du « mal dans sa peau », on préfère mettre à niveau le système d’exploitation de l’individu. Réparer plutôt que soigner. Voilà la nouvelle façon de résoudre les problèmes de l’être.
La souffrance est maintenant du ressort personnel, les corps professionnels s’occupant d’offrir des moyens et des outils pour se prendre en charge. Et les guides pour toutes les maladies de l’être abondent sur les rayons des librairies. Tout le monde a sa solution. Tout le monde est devenu psychothérapeute, car tout le monde a un problème. Les coachs de vie ne sont que l’extension de cette prise en charge personnelle érigée en système. Et c’est là où est tout leur succès. D’une société de la discipline collective, nous sommes passés à une société de l’initiative individuelle. Chacun est amené à décider en permanence et à régler ses propres problèmes. C’est une charge importante.
Nous sommes loin, très loin même du « Sapere Aude! » de Kant. Ose savoir ! Nous sommes encore plus loin du « Connais-toi toi-même ! » de Socrate. « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » renchérissait Kant. L’individuation proposée par la société ne nous conduit paradoxalement pas à mettre ce programme en œuvre. Peut-être s’agit-il d’un programme trop lourd ? Peut-être préférons-nous laisser les solutions à nos problèmes aux soins des autres, sans discuter, sans poser de questions, tout simplement en acceptant la « vérité » des autres. Nous sommes confrontés à une double réalité.
Premièrement, tout se globalise, tout se mondialise, tout s’universalise. C’est le passage à l’abstraction.
Deuxièmement, il y a une montée en puissance de l’ego, egocasting, diffusion de soi, promotion de soi, prise en charge de soi. C’est le passage au concret le plus implacable. Si vous perdez votre emploi, ce n’est plus seulement à votre patron que vous pouvez vous en prendre ; ce sont les exigences du marché. Les exigences du marché n’ont pas de visage. Les exigences du marché ne sont pas une cible désignée. C’est flou le marché. On devient donc une victime. Au même titre que nous pouvons être la victime d’attentats, nous sommes devenus victimes du chômage, victimes de la mondialisation, victimes des exigences du marché. Nous sommes collectivement devenus les victimes d’une multitude d’abstractions.
Comme le dit si bien Alain Ehrenberg, « on différencie de plus en plus mal souffrance et injustice, compassion et inégalité, conflits légitimes qui visent à répartir plus justement la richesse produite, et conflits illégitimes qui résultent de corporatismes bien placés dans les rapports de forces. Le ressentiment se tourne vers soi-même…[1] » Il suffit d’analyser attentivement en quoi consistent les nouvelles politiques sociales, pour se rendre compte que les institutions censées protéger et aider à cheminer par un accompagnement, sont aujourd’hui inscrites dans une démarche de prise en charge personnelle afin de permettre à l’individu d’assumer et d’assurer la responsabilité de sa propre vie.
Que vous soyez en détresse profonde, que vous soyez dans la misère la plus abjecte, que vous soyez un sans domicile fixe, cela n’a pas d’importance. Vous êtes responsable de votre propre vie. Et si vous avez atteint ce stade de détresse psychologique et économique, c’est que vous êtes un individu incapable de se prendre personnellement en charge. La société actuelle, toute tournée vers la performance, n’a pas le temps de jouer à la nounou avec vous. Prenez-vous en charge. On se surprendra par la suite de constater le niveau élevé de gens dépressifs ou de suicides en série dans les entreprises.
Il y a là une catastrophe toute personnelle…
[1] Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 241.
