Pauvreté, une affaire comptable
Depuis 1965, les États-Unis ont versé plus de 13 mille milliards de dollars pour combattre la pauvreté sans jamais en venir à bout. Dans la tête d’un comptable où la vie se résume à deux colonnes, pertes et profits, il est clair que, dans un tel cas de figure, il y a là une perte énorme. Autrement dit, il n’y a pas eu de retour sur investissement, et les pauvres ne sont pas devenus autosuffisants.
Il est facile de comprendre pourquoi les tenants du néolibéralisme proposent des mesures qui vont dans le sens d’un livre comptable : mettre l’accent sur ce qui rend la pauvreté moins confortable, créer de la prospérité en réduisant les irritants qui nuisent à la création d’entreprises, réformer le système scolaire pour encourager l’esprit de compétition chez les jeunes, amener le pauvre à épargner, etc. Pour le néolibéraliste, un programme de lutte à la pauvreté ne devrait pas se mesurer aux sommes qu’on y injecte, mais aux sommes que nous en retirons. Quelle détestable idée.
Le modèle américain de lutte contre la pauvreté, n’en déplaise aux Canadiens, aux Français, aux Britanniques, aux Belges, etc., est en passe de déteindre sur tous ces pays. La chose se fait de façon insidieuse et perverse. Jour après jour, des politiques néolibérales sont votées pour gruger un peu plus des acquis d’une société qui se préoccupe d’inclure ses citoyens et non de les exclure. L’exclusion de celui qui ne peut être autosuffisant sera bientôt la norme. Et si vous êtes âgé de cinquante-cinq ans et plus et que vous avez perdu votre emploi, vous risquez de faire les frais de la lutte néolibérale à la pauvreté.
© Pierre Fraser, 2011
Inégalités sociales : le Canada en tête de lice. Bravo !
Le titre porte à réfléchir. Le titre sent l’« Occupy » à plein nez. Le titre tombe juste à point dans une actualité truffée d’indignés. Et pourtant, il y a là une réalité concrète : selon les plus récentes données de l’OCDE (novembre 2011), le niveau d’inégalités économiques et sociales au Canada est supérieur à la moyenne des pays membres, mais demeure inférieur à celui des États-Unis.
On oublie trop souvent que deux camions sortent d’une manufacture : celui qui s’en va livrer sa marchandise vers les magasins, et celui qui se dirige droit vers le dépotoir. On oublie trop souvent que le sans-emploi ‒ le rebut ‒ est destiné à la décharge. Sa fonction est de venir grossir le tas d’ordures qui s’accumule. Comme les 60 dernières années nous ont entraînés à ne remarquer ‒ compter, évaluer, prendre en compte ‒ que le premier camion, on ne voit pas le second. Dans une société collée sur celle de son puissant voisin américain, là où le rêve du « tu peux devenir ce que tu veux » infiltre le moindre discours, celui-ci se transforme parfois en un cauchemar pour plusieurs d’entre nous.
Mais, peut-être êtes-vous à bord du premier camion ‒ quelle chance vous avez ! Donc, le dépotoir n’existe pas pour vous… et on se met à détester ceux qui crient depuis leur dépotoir…
© Pierre Fraser, 2011
Les « dix commandements » de la morale néolibérale
Dans son livre, Le Divin Marché [1], le philosophe Dany-Robert Dufour s’interroge sur les évolutions radicales de notre société. Il y présente les « dix commandements » résultant de la morale néolibérale aujourd’hui dominante.
- Le premier commandement s’applique au rapport à soi et se formule ainsi : « Tu te laisseras conduire par l’égoïsme… et tu entreras gentiment dans le troupeau des consommateurs ! » (C’est la destruction de l’individu).
- Le deuxième concerne le rapport à l’autre : « Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins ! » (soit une parfaite inversion de la seconde maxime kantienne qui aboutit à la destruction de toute "common decency").
- Le troisième correspond au rapport à l’Autre : « Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le marché ! » (Ce qui aboutit à l’invention de la figure du pervers puritain).
- Le quatrième a rapport au transcendantal : « Tu ne fabriqueras pas de Kant―à―soi visant à te soustraire à la mise en troupeau ! » (ce qui aboutit à la déconsidération de l’idéal critique).
- Le cinquième commandement a rapport au politique : « Tu combattras tout gouvernement et tu prôneras la bonne gouvernance ! » (ce qui aboutit à la destruction du politique ravalé à la somme des intérêts privés et à la technicité)
- Le sixième a rapport au savoir : « Tu offenseras tout maître en position de t’éduquer ! » (ce qui aboutit à la déconsidération de la transmission).
- Le septième a rapport à la langue : « Tu ignoreras la grammaire et tu barbariseras le vocabulaire ! » (Ce qui aboutit à la création d’une novlangue)
- Le huitième a rapport à la loi : « Tu violeras les lois sans te faire prendre ! » (Ce qui aboutit aussi bien à la prolifération du droit et de la procédure qu’à l’invalidation de toute forme possible de loi).
- Le neuvième commandement a rapport à l’art : « Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp ! » (Ce qui aboutit à la transformation de la négativité de l’art en une comédie de la subversion).
- Le dixième commandement a rapport à l’inconscient : « Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite ! » (Ce qui aboutit à la destruction d’une économie du désir et son remplacement par une économie de la jouissance).
© Georges Vignaux, 2011
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[1] Editions Denoël, 2007
* Cf Thierry Ternisien, 01.09.2008,
