"Le fanatisme de l’Apocalypse : sauver la Terre, punir l’homme"
Mettre les rieurs de son côté, voilà un talent que possède à coup sûr Pascal Bruckner.[1] En témoigne aujourd’hui sa dénonciation du discours écologique. La thèse centrale de son livre au titre emprunté à l’historien Norman Cohn (Les Fanatiques de l’Apocalypse, Julliard, 1962) est simple : le souci de l’environnement aurait tourné en Occident à une manie de la contrition dont le but serait moins le salut de la planète que la satisfaction d’un masochisme postchrétien prônant le châtiment de l’homme. Après Le Nouvel Ordre écologique de Luc Ferry (Grasset, 1992), Pascal Bruckner reprend la formule lancée en 1990 par le philosophe Marcel Gauchet dans la revue Le Débat : "Sous l’amour de la nature, la haine de l’homme". [2]
Pascal Bruckner ironise sur les excès et les cocasseries d’un milieu où la prophétie de malheur soutenue par des observations scientifiques ne laisse que peu de place à l’humour. Et les exemples ne manquent pas : l’enfant incité dans une ferme biologique de Californie à plonger son bras nu dans du fumier pour "mieux sentir les entrailles de Gaïa" (la Terre) ; le conseil d’uriner dans la douche pour économiser les chasses d’eau ; les calculs maniaques de la moindre dépense susceptible d’aggraver notre "empreinte écologique" sur la planète, etc. Cependant, cette rhétorique de la dérision n’est pas toujours convaincante.
Surtout quand elle se résume à un unique procédé : retourner les positions de l’adversaire en leur contraire. Le catastrophisme écologiste devient, pour Bruckner, un anthropocentrisme délirant où nos moindres gestes (choisir une ampoule à basse consommation, ne plus consommer de viande, limiter ses déplacements en avion) auraient des conséquences cosmiques. Et même : les écologistes seraient les complices objectifs d’un capitalisme où la crise accroît les inégalités, en cherchant par leur ascétisme branché à habituer les pauvres à leur misère !
Sans compter la classique assimilation de l’écologie au fascisme (c’est le régime de Vichy en 1940, qui encouragea la bicyclette !). Le réductionnisme est parfois malencontreux.
[1] Pascal Bruckner, "Le fanatisme de l’Apocalypse : sauver la terre, punir l’homme", Paris, Grasset.
[2] Cf. Nicolas Weill, Le Monde, 22.11.2011.
Georges Vignaux, 2011
Un nouveau discours sectaire: l’écologisme
Le discours écologiste dissimule quelques amalgames qui laissent rêveur. Le discours sur le développement durable et l’environnement réunit ainsi les risques et les dangers d’un thème « piégeur ». Il se fonde sur des constats de nature «scientifique », tantôt solides, tantôt contestés, dont on ne retient généralement que quelques images, plus effrayantes les unes que les autres. Les désordres possibles prédisent toujours des apocalypses de terreur : disparition d’espèces animales ou végétales, fonte des glaces polaires et submersion des basses terres ou encore déchaînement de cyclones ravageurs sur des continents entiers !
C’est un discours du type « patchwork », dans lequel des bribes de vérités partielles, mises bout à bout, entremêlent terreurs et bons sentiments. Peu importe la réalité si les effets présentés sont redoutables ! Le vocabulaire est souvent imprécis, mais chaque expression annonce une petite catastrophe. Le discours environnemental classique crée l’angoisse et, de ce fait, perturbe la réflexion. En ce sens, c’est une mécanique formelle d’« intoxication » dans laquelle la gravité des conclusions empêche de s’interroger sur les prémisses.
Le « politiquement correct »
Il s’agit aussi d’un discours récupérateur qui, par des affirmations péremptoires et des bons sentiments, vient renforcer des lacunes scientifiques très généralement répandues. Ainsi, les désordres environnementaux seraient la conséquence directe d’une gestion inconsidérée de la terre et de ses ressources ! On pleure alors sur la disparition annoncée de nombreuses espèces en oubliant que les dinosaures et les mammouths n’ont pas disparu du fait de nos excès ! L’évolution darwinienne a bien procédé par éliminations successives, sans qu’interviennent nos actions environnementales ! Et pourtant, il est mal venu de mettre en cause ces positions dogmatiques. Elles font partie du « politiquement correct » et de la bien-pensance répandue. Le moindre doute est stigmatisé comme une faute morale.
D’un côté, il y a donc les « croyants », ceux qui diffusent le dogme, de l’autre, les méchants qui osent douter ! Ils sont la minorité impie pour ces Verts qui voient le monde en noir et blanc ! Ainsi, le discours écologiste fonctionne de plus en plus comme une théologie, un ensemble de croyances sectaires, composées d’émotions fortes, d’images d’apocalypse et d’un moralisme un peu puéril…
Il y a de l’Inquisition dans ce contexte : la binarité du discours ne laisse pas de place à des positions libres ou nuancées. Pour comprendre comment on peut se faire piéger par un ce discours intégriste de l’écologie, il faut analyser la façon dont il fonctionne. Les « grandes causes » en effet, ne sont souvent, pour leurs adeptes, que des moyens de se construire des formes d’identité. Ils ne défendent pas leurs idées ; ce sont les idées qui les construisent et les défendent !
Les fonctions d’un discours piège
Le terrain de prédilection du discours écologiste, on l’a dit, est la peur. Notre époque en raffole : peur des nouveautés techniques, peur de la mondialisation, peur du terrorisme ou des pandémies à venir, peur du clonage, du traçage de la vie privée, peur des « ondes », peur donc de l’invention, de la nouveauté et de l’incertain… Nous vivons en permanence dans un monde de peur qui constitue le fonds de commerce des médias. Le discours écologiste s’est fait une spécialité d’«alerter » sur les risques majeurs que courrait notre planète et de « faire prendre conscience » des « nouveaux comportements » qu’il faut impérativement adopter. Cette « peur de la peur », manipulée par des champions du « storytelling », n’a rien à voir avec la vérité, encore moins avec la réalité. Elle crée un consensus mou sur le sacro-saint « principe de précaution » qui justifie pour chacun un «droit à l’angoisse » désormais inscrit dans nos esprits.
Cette peur attrape-tout est le symptôme de la culpabilité. Les positions écologistes sont une sorte de repentance collective pour les effets confortables du progrès, de la richesse et de nos existences surprotégées. C’est une contrition à succès pour nos habitudes de « surconsommer », quand des pans entiers de l’humanité n’arrivent pas à satisfaire leurs besoins vitaux. Le mythe masochiste de la «décroissance » en est une illustration limite. Cette culpabilité du confort est une composante très active du discours écologiste.
Il y a ainsi du religieux dans le débat environnemental. Beaucoup de prosélytes sont de nouveaux convertis. L’écologie a ses prêtres et ses fidèles ! Comme celui des religions naissantes, le message du développement durable est messianique et totalitaire. Messianique, parce qu’il propose « la » solution radicale nouvelle, en rupture avec l’Histoire et répondant à tous les problèmes que le monde n’a pas encore su résoudre. Et totalitaire parce qu’il veut l’imposer. On peut aussi décrypter quelque velléité obscure de reconquérir une sorte de virginité morale auprès de la nature. On retrouve alors le mythe le plus suspect : l’idée que le «naturel » serait supérieur au « culturel », ce fantasme archaïque d’une nature, d’une terre qui « ne ment pas », alors que la culture, source du progrès, serait à l’origine de tous nos malheurs ! De l’idéologie écologiste à l’idéologie politique, il n’y a qu’un pas. Et cette pensée moralisatrice peut aussi servir d’autres intérêts.
Un espace rêvé pour les ultras de la politique
L’actualité montre que les combats des Verts rejoignent souvent ceux de la gauche. En vérité, ils se superposent, car si les batailles sont menées en commun, les buts et les doctrines restent différents. Et l’on voit bien que les partis écologistes, d’un côté, et les partis de gauche, de l’autre, partagent les mêmes troupes militantes ou les mêmes « compagnons ».
Si leurs doctrines restent différentes, il n’en est pas de même pour la pratique politique. La gauche dure et les Verts partagent les mêmes exécrations, les mêmes phobies et les mêmes principes d’action. Exécration de l’argent, toujours présenté comme la cause première de tous les maux de l’univers ! Détestation pour l’activité marchande, pour l’économie libérale et le profit, causes de tous les désordres ! Détestation pour la mondialisation qui nourrit la monstruosité écologique, économique et politique des multinationales !…
Verts et rouges affectionnent les actions brutales comme les occupations d’usines, les séquestrations, le saccage de locaux ou l’arrachage médiatique de plantations OGM… Le droit est ignoré au nom d’un intérêt général autoproclamé, avec la bienveillance de médias ravis de vendre au «Journal de 20 heures » ces nouveaux Robin des Bois… Ces « grandes causes », mythiques et mystiques à la fois, autorisent la transgression de la loi au nom d’une certaine « loi supérieure », comme le « principe de précaution ».
Les uns et les autres font assaut de discours haineux et moralisateurs, excommuniant les opposants ou ridiculisant les défenseurs de l’ordre. Là encore, les généreuses intentions des écologistes sont récupérées par les minorités de l’ultragauche. Les groupes gauchistes savent fort bien récupérer les bons sentiments !
Si l’on peut définir la mauvaise politique comme un art de gérer les illusions, l’avenir de la planète mérite mieux que des postures, des discours adolescents. Mais la peur de l’apocalypse fait toujours recette, et la « petite » morale des foules exige qu’on lui désigne des coupables ! Quant à la « Nature », elle n’est dans cette affaire, qu’un rêve de carte postale !
© Georges Vignaux, 2011
