D’une dictature à l’autre
Il y a quelques mois, Blas de Roblès, [1] archéologue, spécialiste de fouilles en Lybie et écrivain de qualité, a publié un texte dans la rubrique Débats du journal Le Monde, [2] texte marqué d’une ironie amère, dont nous tirerons quelques extraits ici, sans les commenter, eu égard à la qualité du propos :
"Rien n’est aussi grandiose que la mort d’un dictateur. Aussi instructif, aussi porteur d’espoir. […]. Rien de plus distrayant que le lynchage d’un homme, surtout quand il est colonel et adepte du camping sous la tente.
"Les tyrans sérieux meurent plus ou moins tranquillement dans leur lit, ou se suicident avant d’être humiliés. Mao, Staline, le mari de ma charcutière, par exemple. Les gugusses, en revanche, les Mussolini, les Saddam Hussein, les Kadhafi, il faut aller les chercher dans leur canalisation d’égout, entendre leurs jérémiades, ils font toute une comédie avant de crever, c’est une farce tragique, un théâtre de qualité.
"Au tyran sérieux, on préférera donc le dictateur de pacotille, celui qui tend son pistolet en or par le canon et implore la clémence du rebelle qui le débusque dans sa tanière. Cela permet de lui loger posément une balle dans la tête, puis de le promener à moitié nu sur un capot de voiture en tirant moult coups de feu vers les étoiles.
"Un "Berger des Syrtes", c’est quand même très problématique, ça ne s’enterre pas n’importe où, il faut l’enfouir très loin, très profond au beau milieu du désert, afin que nul ne retrouve sa trace, […].
"Ensuite, tout va bien. On donne leur chance aux nouveaux talents de la révolution. Un type en polo, mal rasé, l’air constipé – l’ex-ministre de la justice du dictateur, par exemple – prend la tête d’un Conseil national de transition (CNT). […] Il s’adjoint aussitôt l’ex-ministre de l’intérieur pour commander les insurgés, et nomme responsable du patrimoine le boutiquier qui vendait des cartes postales à l’entrée d’un site archéologique majeur.
"Le type en polo jure ensuite ses grands dieux qu’il va "respecter les droits de la femme, les libertés des hommes", et travailler à une sorte de "démocratie chrétienne" islamique. Au début, ça fait un peu peur, mais cet homme avisé se hâte de rétablir la charia, le privilège des femmes à profiter du voile et de la polygamie. Il interdit le divorce. Ouf ! On a eu chaud ! […]
"Après quelques mois de guerre téléguidée, la Libye se retrouve dans l’état de décrépitude où l’avait laissée la fin de la seconde guerre mondiale. […] Le problème avec la démocratie, c’est qu’elle donne la même voix que la vôtre à des milliers de gens prêts à envahir la place de la Concorde pour acclamer une équipe de rugby qui vient de perdre la Coupe du monde.
"Après cette période de transition, on ne s’étonnera donc pas si un petit caporal s’empare du pouvoir avec l’objectif de remettre la caravane sur ses rails. Il prendra soin d’écrire un opuscule qu’il baptisera du nom d’une couleur pétante : "le petit livre fuchsia" ou "bleu acier". Son premier geste sera de passer commande à La Redoute d’une large casquette à visière d’amiral, puis de lunettes noires d’aviateur américain. Il utilisera ensuite l’argent du pétrole pour élever la plupart des citoyens au statut de fonctionnaire, il créera des routes, des hôpitaux, des universités, alphabétisera les populations rurales, puis pompera l’eau fossile du désert pour alimenter une grande rivière artificielle qu’il appellera la "Grande Rivière artificielle que c’est moi qui l’ai faite". C’est génial l’eau fossile.
"Le caporal tiendra son pays, on lui en saura gré devant la montée du fondamentalisme. Après quoi, il déposera le reste de son argent à la BNP ou dans un établissement balnéaire gardé par des sauriens amphibies et carnivores, fera imprimer un gros carnet à souches avec des contrats mirobolants, et il viendra nous rendre visite.
"[…] On lui vendra quantité d’avions, des armes, des centrales nucléaires, des milliers de kilomètres de canalisations prémonitoires. Pour le remercier, on l’emmènera tuer deux ou trois faisans apprivoisés dans les chasses présidentielles rouvertes pour l’occasion, il visitera Versailles, on lui offrira un tour en Bateau-mouche, non sans avoir sécurisé tous les ponts de Paris pour éviter à son boubou les cacas de pigeon. […]
"L’Histoire est une discipline de cancres, elle est répétitive. Il suffit d’en avoir compris une séquence pour connaître toutes les autres. Ça donne une interminable succession de croisades, de guerres de Trente Ans, de Cent Ans, […] ; on n’y peut rien si en plus ça fait marcher le commerce. C’est ainsi qu’au lieu de laisser le dictateur réprimer tranquillement une énième querelle entre tribus, comme on l’avait toujours fait jusque-là, on s’avisera soudain de s’interposer pour lui casser tous ses jouets.
"Telle est la dure loi du troc occidental : si on ne détruit pas les avions de combat qu’on a vendus à un tyran, comment espérer lui en vendre de nouveaux ? Dans la foulée, on ruinera des villes entières pour remplir le futur carnet de commandes de nos entreprises. […]
"Quand nous aurons tiré quelques missiles décisifs sur le caporal en fuite, il faudra s’empresser de revendiquer haut et fort notre participation à son assassinat, de façon que les rebelles sachent bien à quelle adresse envoyer leurs chèques en même temps que le formulaire d’aide à la reconstruction. […]
"Seuls quelques illuminés ont pu croire que nous nous occuperions ensuite de la Syrie, du Tibet, de la Birmanie, de la Corée du Nord, du Yémen, de la Somalie ou d’autres contrées mûres à point pour des stages accélérés de démocratie. Pas si bêtes ! Il y a longtemps que nous avons tiré les leçons de ce puissant proverbe bantou : "La sagesse du caméléon, c’est de viser la mouche, pas le lion". Et c’est ainsi qu’Allah est grand !"
Jean-Marie Blas de Roblès
[1] Membre de la Mission archéologique française en Libye, il a participé durant quinze ans aux fouilles sous-marines de Leptis Magna et d’Apollonia. a publié plusieurs romans aux éditions Zulma et trois ouvrages d’archéologie dans la collection qu’il dirige chez Edisud. Son roman "Là où les tigres sont chez eux" a obtenu le prix Médicis en 2008. Son dernier ouvrage, "La Mémoire de riz", a paru aux éditions Zulma.
[2] Le Monde, | 19.11.2011
Georges Vignaux, 2012
